Sarah Abitbol a commencé le patinage artistique à l'âge de 5 ans avant d'être repérée par l'entraîneur et directeur du plus gros centre de patinage de France, Gilles Beyer. Elle décroche plusieurs fois les titres de championne de France et de vice-championne d'Europe et du monde. Mais ce monde de glace et de paillettes cache un harcèlement sexuel omniprésent et des agressions violentes sur mineurs. Les voix des victimes sont étouffées par un système qui se protège. Sarah a été violée par son entraîneur entre ses 15 et 17 ans. En 2020, elle sort un livre pour « briser trente ans de silence, relever la tête et guérir ». La multiple championne de France de patinage artistique​ y explique comment l’homme, sous couvert de son travail d’entraîneur, réussit à n’éveiller aucun soupçon chez les proches de l’adolescente. « Pendant deux ans, vous dites régulièrement à ma mère : ce soir, je garde Sarah pour l’entraîner. Et vous me violez dans le parking, les vestiaires et dans des recoins de la patinoire dont je ne soupçonnais même pas l’existence. »

La patineuse est loin d’être la seule victime. Début janvier 2022, le bilan de la cellule de traitements des signalements du ministère des Sports français faisait état de 655 personnes mises en cause dans 610 affaires. Et ce ne serait que le sommet de l’iceberg.

Ce sont des statistiques dont on a aussi peine à prendre la pleine mesure dans notre pays, mais selon une vaste étude néerlandaise parue en 2015 et menée auprès de 4000 sportifs en Belgique et aux Pays-Bas, 14% d'entre eux ont subi une forme de violence sexuelle avant l'âge de 18 ans, ce qui représente un sportif sur sept. Cette proportion s'aggrave chez les minorités ethniques, les personnes qui ne sont pas hétérosexuelles et surtout les athlètes de niveau international, où près de 30% sont concernés par des violences sexuelles avant l'âge adulte. Il s'agirait de la première étude solide parue dans ce domaine. Parmi les facteurs qui facilitent de tels actes dans le monde du sport, les chercheurs pointent du doigt le pouvoir de l'entraîneur, l'habitude de la souffrance pour les athlètes de haut niveau, la culture de l'obéissance, les rêves de gloire ou la pression parentale.

Selon une autre étude réalisée en 2021, ciblée sur la maltraitance des enfants dans le sport et commandée par la ministre francophone des Sports, Valérie Glatigny, les chiffres sont encore plus accablants : huit adultes sur dix en Wallonie et à Bruxelles ont subi un ou plusieurs types de violence interpersonnelle au cours de leur pratique sportive étant enfants. 

Pour la tranche d'âge de 6 à 18 ans, pas moins de 11% des enfants ont déjà été exposés à des actes de maltraitance ou de harcèlement dans le cadre de leur pratique sportive. Les garçons sont plus nombreux à en avoir été victimes ou témoins, soit 9% contre 6% des filles. À partir de 14 ans, les adolescents sont également plus exposés que les jeunes enfants. Les enfants qui pratiquent du sport intensivement, soit plus de cinq heures par semaine, sont ceux qui sont le plus souvent victimes, témoins ou qui connaissent quelqu'un ayant été victime ou témoin.

« Sans jeter l'opprobre sur une large majorité d’entraîneurs sportifs qui accomplissent leur travail dans le strict respect des conditions éthiques, j’estime que ces statistiques avancées par la Ministre sont effrayantes et que le monde politique se devait d’agir sans plus attendre. Dans de trop nombreux cas, de tels agissements ne sont jamais découverts car les victimes ont peur de parler ou ne trouvent tout simplement aucune oreille attentive », nous explique Stéphanie Cortisse.

Les violences dans le sport sont le plus souvent perpétrées par une seule personne et la plupart des auteurs sont des hommes, pointe l’étude. La négligence et la violence physique sont plus souvent le fait d’un entraîneur, tandis que les violences psychologiques et sexuelles sont en général perpétrées par des coéquipiers. Le personnel (para)médical, les managers ou d’autres membres du personnel sportif sont beaucoup moins cités comme auteurs.

« J'ai donc proposé à la Ministre de légiférer en la matière pour inciter les victimes à dénoncer les comportements contraires à l'éthique et assurer que leurs agresseurs soient sanctionnés en avançant plusieurs pistes de solution dont la désignation de référents éthiques et une meilleure gestion des plaintes via les fédérations et associations sportives. La Ministre Glatigny m’a entendue et, ensemble, nous avons travaillé sur un projet de décret “Éthique dans le sport” qui dote le monde sportif francophone d'un cadre juridique et de structures destinés à lui permettre de progresser sur les questions d'éthique, de fair-play, de déontologie et de bonne gouvernance. Ce décret a été voté le 14 octobre 2021.

Ce décret instaure la mise sur pied d’un Observatoire de l’éthique, du fair-play et de la bonne gouvernance. Il compte vingt membres issus de divers secteurs de la société comme l’Administration générale des Sports, le monde sportif, le Délégué général aux droits de l’Enfant, Unia, un journaliste sportif, un membre de la commission des arbitres ou encore de la fédération handisport. Sa mission : analyser tout ce qui touche aux discriminations, au harcèlement, à l’éthique, à la bonne gouvernance et l’égalité des genres dans le sport francophone et proposer des actions concrètes à la ministre et au gouvernement. 

Le travail de l’Observatoire est aussi alimenté par un réseau « Éthique », avec obligation pour les fédérations/associations de désigner dans la structure un référent éthique. Par ailleurs, les fédérations/associations sont à présent obligées d’intégrer la Charte éthique dans leurs règlements et de prévoir des sanctions pour les gestes et attitudes contraires à la Charte. Enfin, tous les cadres administratifs et sportifs doivent fournir un certificat de bonne vie et mœurs de type II.

« La médiatisation de plusieurs scandales en France, au Royaume-Uni ou encore aux Etats-Unis a libéré la parole de milliers de victimes qui jusque-là ont gardé le silence pendant de nombreuses années. La problématique était encore très méconnue en Belgique. Je ne peux que remercier la ministre d’avoir entendu mes suggestions », se réjouit la Verviétoise.

Depuis la prise de conscience de l’ampleur dramatique du phénomène dans de nombreuses disciplines, l’action se structure peu à peu au niveau international. En avril dernier, les premières Assises de lutte contre les violences sexuelles dans le sport ont été organisées par le CNOSF à Paris. Catherine Moyon, ancienne athlète victime elle aussi d’un viol au début des années 90, est aujourd’hui co-présidente de la Commission du CNOSF chargée de faire bouger les lignes dans le sport.