Préparé par un médecin et sénateur français, le Dr Jean-Louis Lorrain, et une sage-femme et sénatrice suisse, Liliane Maury Pasquier, un rapport adopté le 1er juillet 2013, à Strasbourg, par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, soulignait pourtant déjà les effets dramatiques des politiques d’austérité sur l’organisation même des systèmes de santé.

Le nombre de lits disponibles pour 100.000 habitants permet de mesurer la capacité d’accueil des hôpitaux. Or, l’état des lieux est affligeant. Parmi toutes les économies réalisées dans les soins de santé, les hôpitaux ont payé un très lourd tribut. Les courbes sont décroissantes et sombres : outre le nombre d’institutions hospitalières qui ont fermé leurs portes, le nombre de lits s’est fortement réduit entre 2007 et 2017. Cette diminution des capacités d’accueil concerne 24 pays sur 28. Seuls cinq pays ont connu une augmentation du nombre de lits pour soin curatif : la Pologne, l’Irlande, la Bulgarie, Malte et la Roumanie. En France, le nombre de lits pour soin curatif pour 100.000 habitants a baissé de 13,7 % et en Belgique, de 10,9%, alors que la population a augmenté dans le même temps de 10% (chiffres OCDE).

Les pays de l’Europe de l’Ouest composent en grande partie le groupe des États avec les plus faibles capacités d’accueil. La Suède et l’Espagne comptent les plus faibles capacités d’accueil en Europe avec moins de 250 lits pour 100.000 habitants.

L’ambulatoire est le tournant qui va de pair dans les réformes hospitalières menées depuis des années et qui permet aussi de comprendre la pénurie de moyens que la pandémie actuelle révèle. « Ambulatoire » est le terme utilisé par le monde médical pour désigner la prise en charge des patients à la journée. Techniquement, il y a bien hospitalisation, mais le patient arrive le matin et repart le soir. Il ne dort pas à l’hôpital. C’est donc extrêmement rentable au niveau du « turn-over » des malades. Toutefois, si l’ambulatoire est un atout pour les établissements en quête d’efficience médico-économique, il n’est pas normal que la qualité des soins soit perçue comme un « surcoût ». Et force est de constater, avec ce virus qui nous frappe de plein fouet, que la prise en charge ambulatoire n’est pas adaptée à tous les cas. Le virage vers l'ambulatoire fait donc actuellement aussi partie des nombreux dérapages non contrôlés dans nos politiques de santé.

Depuis des années, les conditions de travail des soignants se sont graduellement dégradées. En termes de bien-être au travail, diverses études ont démontré que les médecins et le personnel infirmier sont davantage touchés par le phénomène du burn-out que d’autres secteurs. La charge professionnelle et émotionnelle de travail est source importante de stress. L’accroissement des tâches à réaliser au cours des heures de travail, notamment administratives et qui ne relèvent pas directement du soin, s’est fait au prix d’une certaine déshumanisation du métier. 40% des infirmières s’estiment à bout et 6,6 % souffrent de burnout. Concernant plus particulièrement le risque de basculement dans l’épuisement, 45 % des infirmières citent au moins l’un des symptômes. Dépersonnalisées dans leur mission première, un nombre croissant d’entre elles quitte la profession en cours de carrière. 

La problématique est particulièrement aigue dans le contexte des soins intensifs et palliatifs. Horaires irréguliers, effectifs réduits, épuisement, rigueur budgétaire, pressions et manque de disponibilité de la hiérarchie, manque de temps pour les malades et insécurité tant des patients que pour le personnel font craindre le pire pour la suite. Un mal-être qui n'est pas sans conséquences sur la qualité des soins. Le risque d’erreurs médicamenteuses ou lors d’un acte technique est augmenté, corolaire d’une fatigue chronique. C’est ce que l’on appelle, de façon à peine voilée des « événements indésirables liés aux soins ».

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) établit pourtant que « la possession du meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain ». Le droit à la santé comprend l’accès, en temps utile, à des soins de santé acceptables, d’une qualité satisfaisante et d’un coût abordable. Près de 70 ans après l’adoption de la Constitution de l’Organisation mondiale de la Santé, en pleine pandémie mondiale, ces mots résonnent avec plus de force et de pertinence que jamais. Il est temps de s’apercevoir que la santé doit échapper à la loi du marché. Le service hospitalier n’est pas un service hôtelier. 

Ce qui se vit en Belgique est le propre de plusieurs pays européens. La France est confrontée depuis de longs mois déjà à la colère des soignants. « Il faut arrêter de culpabiliser les gens. La crise est structurelle et non sanitaire », alerte sur Twitter, le docteur Gérald Kierzek, médecin urgentiste français et chroniqueur médical. « Pour faire des économies d'échelle, on concentre les hôpitaux, on mutualise les professionnels et les services. C'est dangereux et cela épuise le personnel. Aujourd'hui, on peut dire à une infirmière : lundi, tu es en psychiatrie, mardi tu seras en cancérologie. Le lien humain, cela ne marche pas comme ça. Si c'est rentable à un an, cela ne l'est pas d'un point de vue économique à cinq ans. Il nous faut revoir urgemment l’organisation même des systèmes de soins de santé et revenir à un modèle de proximité et d’humanité. Ce n'est pas en marche que nous devons nous mettre, nous devons surtout faire marche arrière ».