Après avoir remporté la bataille de la taxonomie à Bruxelles en 2022, la France est de nouveau confrontée à l'offensive d'une dizaine d'États-membres menés entre autres par l'Allemagne, le Luxembourg et l'Autriche. Ils ont créé une alliance d'intérêts fondée sur l'opposition à l'inclusion de l'énergie nucléaire dans les objectifs de l'Union européenne en matière d'énergie décarbonée. Cette approche est soutenue par plusieurs ONG environnementales qui animent l'espace Bruxelles-Strasbourg et qui constituent la façade bon teint du lobby des énergies renouvelables.

Ensemble, ils rejettent notamment l'inclusion de l'hydrogène produit à partir d'électricité nucléaire dans les objectifs de la révision de la directive sur les énergies renouvelables (RED3). Les Allemands et leurs alliés considèrent qu'il ne peut pas être considéré comme de l'hydrogène vert. Les Français estiment que le nucléaire étant aussi peu carboné que l'éolien et le solaire, l'hydrogène produit par l'énergie nucléaire doit être classé comme tel. Problème : au vu du surplus d'énergie exigé pour l'électrification du secteur automobile et l'éventuelle production en masse de l'hydrogène, de plus fortes capacités nucléaires, sous-tendues par les réacteurs de 4e génération, sont absolument nécessaires. Loin d'être purement symbolique, être catalogué comme une énergie propre, verte ou renouvelable par Bruxelles permet un accès facilité aux investissements et amène un ensemble de conséquences vertueuses pour l'ensemble des filières qui en disposent.

Depuis la taxonomie verte jusqu'à la directive RED3, la stratégie du camp antinucléaire à Bruxelles a été précisément fondée sur une volonté d'écarter le nucléaire de tout texte réglementaire ou législatif qui pourrait en faciliter le développement. Le lobbying allemand à Bruxelles doit être perçu pour ce qu'il est : une manœuvre destinée à affaiblir la filière nucléaire française et renforcer l'orientation industrielle allemande en faveur du gaz naturel.

La France mène avec brio son combat à Bruxelles pour ne pas abandonner une partie de sa souveraineté énergétique dans un monde qui voit les réacteurs fleurir partout sur la planète. Une soixante de réacteurs est en cours de construction dans le monde, dont plus d'un tiers en Chine. Selon les données du World Nuclear industry Status Report (WSNR), 43 de ces réacteurs sont d'origine chinoise ou russe avec, pour les seconds, une forte capacité à l'export. Dans cet écosystème concurrentiel, la stratégie offensive allemande peut, à terme, mener à un affaiblissement structurel de la filière nucléaire française, déjà en grande difficulté sur les marchés extérieurs.

Trop souvent, en Europe, plusieurs pays refusent de voir que, partout dans les autres pays de l'OCDE et dans les BRICS, le nucléaire est sorti de la léthargie dans laquelle il avait été relégué ; même dans des pays qui y étaient traditionnellement opposés, comme l'Italie, le doute s'installe et les débats questionnent la légitimité de la sortie définitive du nucléaire ; quant aux Pays-Bas qui avaient songé à l'abandonner, le gouvernement a pris la décision de construire deux réacteurs. Rien que depuis le début de cette année, quatre réacteurs d'une capacité totale de 3,7 GW ont été mis en service dans le monde. Actuellement, en Chine, 55 réacteurs (56 en France) d'une capacité de 53 GW (61 en France) sont opérationnels, tandis que 22 autres réacteurs sont en construction pour un total de 26 GWe. La Chine deviendra très vite le deuxième pays ayant le plus de réacteurs nucléaires, derrière les États-Unis qui en ont 93 et la deuxième plus grande capacité (91 GW aux États-Unis). Le pays a surtout réussi d'habiles transferts de technologies à travers l'achat d'EPR européens, de réacteurs VVER russes et d'AP1000 américains, positionnant ses capacités domestiques sur les plus hauts standards internationaux.

Hélas, dans l'UE, où la politique énergétique est trop souvent déterminée par des minorités activistes aux capacités d'influence au plus haut niveau politique, on continue de croire que les énergies renouvelables rendront tout possible. Pourtant, l'éolien et le solaire réunis ont représenté en 2019 (la dernière statistique significative à cause de la Covid), dans l'UE et en France respectivement 3 % et 1 % de l'énergie primaire, c'est-à-dire de l'ensemble des produits énergétiques non transformés, alors que le nucléaire en a produit dans l'UE et en France respectivement 14 % et 42 %. La France est le seul pays où l'énergie nucléaire représente plus que le pétrole dans le bilan de l'énergie primaire, celui qui compte vraiment pour qui veut sincèrement lutter contre les émissions de CO2.

La commission d'enquête parlementaire sur la perte de souveraineté énergétique a démontré, dans son rapport rendu fin mars, que la débâcle nucléaire qui était en cours en France était d'abord la cause d'un trop-plein idéologique et que les énergies renouvelables ne pourront pas remplacer l'électricité nucléaire dans une perspective de hausse des besoins domestiques. Tout cela parce que nous avons trop copié le prétendu « modèle allemand ». La France doit exiger le respect du deuxième paragraphe de l'article 194 du traité de Lisbonne, qui stipule expressément que les États membres sont libres de choisir leurs sources d'énergie primaires. C'est un impératif de souveraineté, qu'il faut préserver des manœuvres visant à le menacer.

 

est professeur en géopolitique de l'énergie, haut fonctionnaire de la Commission européenne en retraite, docteur en sciences appliquées, ingénieur polytechnicien.