Nos craintes s’expliquent en grande partie par des circonstances historiques, les destructions d’Hiroshima et Nagasaki étant inscrites dans l’inconscient collectif. Hormis les principes fondamentaux, les applications militaires et civiles de l’énergie nucléaire diffèrent radicalement l’une de l’autre. Un accident dans une installation nucléaire civile qui aboutirait au relâchement de substances radioactives et provoquerait des victimes aux alentours de l’installation ne peut être exclu à priori. La conscience de cette possibilité a donc amené les techniciens à concevoir une philosophie de la sûreté très complexe, comportant des systèmes de sécurité actifs et des méthodes d’analyse telles que la probabilité d’un accident aux conséquences graves soit extrêmement faible.

L’existence des êtres humains est faite d’une infinité d’événements imprévus dont il est possible, grâce aux statistiques, de connaître la probabilité d’occurrence. Nul ne connaît la date exacte de son décès mais, dans un pays comme la Belgique avec le niveau de vie qui est le sien, tout individu à une probabilité d’un centième (0,01) de décéder au cours de l’année qui suit, toutes causes incluses (mort naturelle, maladies, accidents …). Les statistiques montrent aussi qu’un décès suite à un accident de voiture a une probabilité d’un dix-millième (0,0001) par an. Toute la population est concernée en tant que passager, cycliste ou piéton.  L’évaluation de risques liés à des technologies nouvelles est plus compliquée étant donné l’absence de statistiques. Elle impose le choix d’une méthodologie appropriée pour atteindre l’objectif. 

L’USAEC (United States Atomic Energy Commission) décide en 1972 de procéder à une étude de la sûreté des réacteurs nucléaires à eau (PWR et BWR). Elle confie cette tâche à une équipe de 50 chercheurs dirigés par Norman Rasmussen, professeur au MIT. Les travaux dureront trois ans. Ils vont mettre en œuvre une méthodologie intitulée PRA (Probabilistic Risk Assessment) partiellement utilisée par la NASA dans les années 60’. Cette méthodologie sera considérablement perfectionnée. Elle consiste à postuler un accident – ici la perte d’eau de refroidissement du cœur de réacteur -  et à identifier les séquences d’événements qui peuvent y conduire (arbres d’événements). Tous ces événements sont liés à la fiabilité de composantes de l’installation qui sont susceptibles de défaillir. Ce sont les probabilités de défaillance de ces composants (arbres de défaillances) qui conditionnent les événements susceptibles de conduire à l’accident redouté et à ses conséquences. Ces dernières peuvent être plus ou moins graves en termes de produits radioactifs relâchés dans l’environnement. 

Les résultats de l’étude sont remis officiellement en 1975 dans un rapport enregistré sous le nom de WASH-1400. Le résultat principal en ce qui concerne les risques pour la population est que la probabilité d’avoir un décès suite à un accident de fusion du cœur se situe au niveau du millionième (0,000001). Ce résultat se situe au niveau des risques classiques les plus faibles comme les risques moyens de noyade ou de décès à la suite de chutes de météores. 

L’accueil fait au rapport WASH-1400 dans le monde politique et l’opinion publique US est très réservé pour ne pas dire franchement hostile. Les critiques pleuvent en ce qui concerne quelques aspects méthodologiques de l’étude. Certaines critiques seront justifiées (comme le peu de place accordée à l’impact des erreurs humaines ou l’impact des sites d’installation). Les accidents de TMI (Three Mile Island, 1979) et de Fukushima (2011) en seront d’ailleurs l’exacte illustration. Mais dans l’ensemble, les ordres de grandeur des résultats de WASH-1400 semblent parfaitement réalistes. 

Près de 50 ans après la publication du rapport Rasmussen, l’accumulation au niveau mondial d’environ 20000 réacteurs-an de production d’électricité dans des installations LWR, met la probabilité de fusion d’un cœur à une valeur maximum de 0,00005 si on excepte le cas TMI, dû à une erreur humaine. Cette valeur n’est autre que celle estimée dans le rapport WASH-1400 pour la fréquence de fusion d’un cœur sans victime associée l’événement. Précisons enfin que la catastrophe de Tchernobyl (1986) impliquant une autre technologie que celle des réacteurs à eau, est totalement en dehors du sujet.

Faut-il dès lors renoncer aux bénéfices de l’exploitation d’une technologie énergétique - dont tout indique qu’elle est abondante et conforme aux intérêts de l’environnement - sous prétexte que les risques qu’elle encourt pour un individu résidant dans le voisinage d’une installation concernée, sont à peu près 100 fois plus faibles que le risque moyen de décès dans un accident de voiture ? D’un point de vue rationnel, on peut en douter. Malheureusement, dans un sujet comme celui-ci, ce sont les émotions qui l’emportent. Retenons que dans des circonstances vitales les sentiments ne sont pas nécessairement les meilleurs conseillers en matière de décisions qui s’imposent.