Dès la conception, nos chromosomes sexuels, XX pour les femmes et XY pour les hommes, sont présents dans tout l’organisme et chacune de nos cellules a donc un sexe. Ces chromosomes portent des gènes qui régulent l’expression d’autres gênes. Par un effet en cascade, ces gênes s’expriment différemment dans les maladies que les hommes et les femmes peuvent contracter. 

Les femmes souffrent, par exemple, trois fois plus que les hommes de maladies auto-immunes et quatre fois plus d’ostéoporose, des statistiques qui s'inversent pour les maladies cardiovasculires. De nombreuses études montrent aussi que les femmes sont plus sensibles à la douleur chronique que les hommes. Elles perçoivent plus rapidement la douleur, qui se manifeste chez elles de manière plus intense et plus persistante. Or un nouveau paradigme, lié à l’étude de souris femelles, est en train d’émerger. Il semblerait que des cellules qu’on sait impliquées dans le mécanisme de la douleur, les cellules microgliales, réagissent différemment selon le taux de testostérone. Autrement dit : il y aurait un dimorphisme sexuel dans la biologie même de la douleur liée à la testostérone. Les modes de vie et l’environnement ont également un impact. Ainsi, une autre étude menée sur un panel de 55.000 infirmières a démontré qu’elles ont 25% de risques en plus de développer une bronchopneumopathie chronique obstructive (ou BPCO) à cause de l’exposition aux nettoyants de surface.

Les codes sociaux de féminité (fragilité, sensibilité) et de masculinité (virilité, résistance au mal) impactent également sur l’expression des symptômes et leur prise en charge. Les stéréotypes de genre influencent l’interprétation par le corps médical des signes cliniques des pathologies. De manière générale, hormis pour accoucher, les femmes sont considérées comme plus fragiles. Ainsi, lors d'une crise cardiaque, elles sont une fois sur deux réanimées moins efficacement, les secours n'osant pas pratiquer des massages cardiaques trop « violents ». Au niveau de la prise en charge, une étude du Centre de santé de l’Université McGill à Montréal (Canada) a révélé que les femmes qui arrivent aux urgences pour une suspicion d’infarctus sont moins vite diagnostiquées que les hommes. L’enquête menée sur plus de mille patientes indique qu’en moyenne les femmes sont 29 % à passer un électroencéphalogramme en moins de 10 minutes contre 38 % des hommes. Une autre étude menée par la Société Européenne de Cardiologie confirme que les femmes ont 40 % moins de chances que les hommes de bénéficier d’une coronarographie (radiographie des artères du cœur) et 20 % moins de chances de réaliser un test à l’effort.

Selon une étude parue dans « Neuroscience and Biobehavioral Reviews », seul 20% des expérimentations animales se font aujourd'hui sur des cobayes femelles. Plus précisément, quand les neuroscientifiques se servent de 5,5 de mâles pour une femelle, les pharmacologues en utilisent 5 et les physiologistes 3,7. De même, au niveau des essais cliniques, le corps de l’homme reste le standard. Une étude parue dans le « Journal of Women's Health » confirme que les femmes représentent moins du quart des patients testés sur l’ensemble des protocoles cliniques. Comment les chercheurs justifient-t-ils l'absence de femmes dans les essais cliniques ? Les hommes n'ont pas de cycle menstruel et leurs hormones ne varient pas au cours du temps, ce qui les rend plus homogènes en tant que population à étudier, à analyser et à interpréter. L'exclusion des femmes a aussi ses raisons physiologiques, en particulier pour celles en âge de procréer. Les femmes doivent aussi être protégées des expérimentations médicales qui pourraient mettre en danger le fœtus si elles ignorent qu’elles sont enceintes au moment des tests. 

Le fait que les essais cliniques soient essentiellement masculins se manifeste dans l’efficacité d’un médicament et dans ses effets secondaires. Ainsi par exemple, si l’on entend beaucoup parler des effets bénéfiques d'une prise régulière d'aspirine pour prévenir une attaque cardiaque, c'est surtout chez les hommes que cela semble fonctionner, la résistance à l'aspirine étant plus prononcée chez les femmes. De même, quel que soit le principe actif testé, plusieurs études ont démontré que les femmes présentent deux fois plus de risques d’effets secondaires que les hommes. Cela tient en partie à la façon dont le médicament est métabolisé dans l’organisme. Aux Etats-Unis, ces dernières années, 80% des substances retirées du marché par la « Food and Drug Administration » ont provoqué des effets secondaires chez des femmes exclusivement. 

Des modèles animaux aux tests cliniques, le masculin demeure le sujet privilégié de la recherche scientifique. Pourtant, s'il est un domaine où l'égalité homme-femme n'est pas près d'advenir, c'est bien celui de leurs différences physiologiques. Et si les maladies ont bien un sexe, une médecine spécifique au sexe du patient s’impose. Elle constitue le premier pas sur le chemin de la médecine personnalisée dans les cabinets médicaux et les hôpitaux. Le professeur Daniel Candinas, vice-recteur pour la recherche à l’université de Berne, estime qu’une formation post-graduée spécifique en médecine genrée serait même nécessaire. L’approche genrée est toutefois encore peu développée en Belgique. 

A lire : « Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ? », Muriel Salle, Catherine Vidal, Edition Belin, 2017 - « Le corps, ce grand oublié de la parité », Claudine Junien, Editions de l’Institut Diderot, 2017