S'il suscite beaucoup de fantasmes, le terme « black bloc » ne désigne en réalité qu'une méthode de manifestation mise au point par des militants de la gauche radicale et insurrectionnelle. Pendant les défilés auxquels ils participent, ces individus, d'abord dispersés dans le cortège, se réunissent pour créer un bloc, « une sorte d'énorme drapeau noir, tissé d'êtres humains, puis se dissolvent » explique le politologue Francis Dupuis-Déri, auteur d'un livre remarqué sur le sujet, Les Black blocs : la liberté et l'égalité se manifestent (2019). Sans organigramme ni figure centralisée, ces activistes voient la violence comme le seul moyen de porter leur action. Ils communiquent sur des réseaux de messagerie cryptés et utilisent la tactique du coucou : ils se changent discrètement pendant les manifestations et réapparaissent en noir par surprise. Ils fonctionnent par « groupes d’affinité », ce qui rend compliquée pour les forces de l’ordre la maîtrise de leurs membres. Ils ciblent généralement les symboles de l'État (police, tribunaux, bâtiments administratifs) et du capitalisme (banques, agence d'intérim, entreprises multinationales, publicité, restauration rapide).

L’expression « black bloc » est une traduction de schwarze block, nom donné par la police allemande pour désigner les groupes autonomes qui, dans les années 1980, se sont affrontés aux forces de l’ordre lors d’une vague de manifestations à Berlin, Le Mur est toujours debout et, à Berlin-Ouest, des militants autonomes ont investi des squats. Quand les autorités tentent d'évacuer ces lieux, certains occupants creusent des tranchées, volent des bulldozers pour dresser des barricades et n'hésitent pas à en découdre avec la police. Pour ne pas être identifiés, les squatteurs manifestent en groupe, vêtus de noir et le visage dissimulé par un masque.  

Selon le politologue québécois, les black blocs allemands originels s’inspirent du mouvement Autonomia Operaia, né en Italie dans le courant des années 1960 : ce mouvement issu du parti communiste faisait référence à l'autonomie ouvrière et prolétarienne, et était ancré à l’extrême gauche. Il prônait des formes d’action insurrectionnelles et illégales et appelait à la stratégie de la tension.

A la fin des années 90, des black blocs apparaissent alors aux Etats-Unis. Au sommet de l'OMC à Seattle, en 1999, les militants altermondialistes, qui tentent de bloquer le centre des congrès où se tient l'évènement, sont aspergés de gaz lacrymogène par la police. En réponse, un black bloc constitué de plusieurs centaines de manifestants affronte les forces de l'ordre et fracasse les vitrines des banques et des multinationales de la ville. Les images, spectaculaires, font le tour du monde. Les chaînes de télévision baptisent l'évènement « la bataille de Seattle » et évoquent des « saccages anarchistes ». 

Le black bloc est définitivement médiatisé en France lors de la crise des gilets jaunes en 2018. Plusieurs boutiques et établissements emblématiques situés sur les Champs-Elysées sont été endommagés lors d'impressionnantes de scènes de casse, avec une particularité française : contrairement aux mobilisations étrangères, où les black blocs se constituent habituellement au milieu des manifestations derrière les cortèges plus traditionnels de syndicats, ils réussissent à s'imposer au premier rang. C'est une vraie particularité française qui donne au black bloc une énorme visibilité.

Y a-t-il un profil-type du militant black bloc ? Il est difficile de dresser un portrait sociologique. Mais, toujours selon le politologue, ils sont plutôt issus de la gauche radicale, même s'il n'est pas si simple de déterminer leur provenance. Ancrés à l'extrême gauche et dans le milieu anarchiste, les militants prônent la haine du capitalisme, des gouvernements, des forces de l'ordre et de la mondialisation.