« Non loin de là, deux soldats français fixaient d'un oeil hagard ce hideux spectacle de la folie humaine. L'un avait pour nom Simon Lemonnier. Il avait vingt-cinq ans, était lieutenant au troisième dragon et portait le bras gauche en écharpe. L'autre homme se nommait Bertrand Thiérache. Il portait l'uniforme des grenadiers à pied de la Garde. Sa tenue boueuse était déchirée en maints endroits. Dans sa course éperdue, Thiérache avait buté sur le corps du lieutenant quasi inanimé, lui arrachant une plainte lourde. Approximativement du même âge que son compagnon, il paraissait de dix ans son aîné tant il semblait harassé. Il déglutit péniblement à plusieurs reprises avant de pouvoir articuler quelques mots. Une boucherie... un véritable casse-pipe... comment en sommes-nous arrivés là ? Simon ne daigna pas lui répondre. La douleur lancinante qui irradiait de son bras lui martelait la tête et occupait seule ses pensées. Bertrand avait peiné pour l’extraire de sous le cadavre de son cheval et, sans se poser de question, il l’avait jeté en travers de ses épaules pour l’emmener en zone de relative sécurité. 

Le blessé n’avait seulement pas daigné le remercier, même après lui avoir bandé le bras avec les moyens de fortune dont il disposait dans son havresac. Pour qui se prenait-il ce prétentieux ?

Son grade lui donnait-il le droit de mépriser les hommes de troupe ?

À ce point de la chronique, il est bon de préciser que l’auteur, Luc Pottiez, est né en 1958 à quelques kilomètres du champ de bataille de Waterloo. Très tôt, il plonge dans le bain du culte de Napoléon grâce à son grand-père maternel. Passionné de littérature et d'Histoire, il effectue des études littéraires et exerce en tant que professeur de français pendant plus de quinze ans dans un établissement secondaire de la région bruxelloise. Aujourd'hui, outre l’écriture, il encadre des formations pour adultes et enseigne le français à des néerlandophones soucieux de progresser dans leur carrière. Engagé, il milite pour l'accueil des réfugiés ainsi que contre toute forme de discrimination.

Dans ce fabuleux récit, il va rendre à la vie civile deux personnages rescapés de cet épouvantable carnage.  Bertrand Thiérache est un homme petit, courtaud, de stature robuste. Il avait les muscles des avant-bras saillants sous la peau, un visage anguleux, des mains épaisses et calleuses qui trahissaient ses origines paysannes. Toute sa personne respirait l’honnêteté et l’ardeur au travail. C’était un homme simple dont la carrière dans les armes n’avait rien de prémédité. La modestie de sa condition ne lui avait guère laissé le choix et, lorsque les recruteurs s’étaient présentés dans son modeste bourg perdu au cœur du massif du Gévaudan où il exerçait sa profession de forgeron, il avait malencontreusement tiré un mauvais numéro à la loterie.  

Simon, quant à lui, était le fils du châtelain à Florac et petit-fils de l’un des plus gros propriétaires fonciers de la région. Sa fortune lui avait permis d’acheter son grade de lieutenant au sein d’une compagnie de dragons. Cavalier émérite, il obtint même le commandement d’une section.

Le hasard qui avait mis en présence ces deux hommes si différents l’un de l’autre, par un de ces curieux détours dont il a le secret, avait néanmoins voulu qu’ils fussent originaires de la même contrée : les Cévennes.

Après avoir longtemps dominé l’Europe, les troupes napoléoniennes, vaincues, fourbues, humiliées, allaient maintenant connaître la honte de la défaite et les affres de la captivité.

Mais nul parmi nos deux compagnons qui cheminaient maintenant, hâves et dépenaillés, n’était en mesure d’appréhender avec exactitude le destin qui les attendait lorsqu’ils seraient de retour au pays.

Passionnant !

Les compagnons des Cévennes – Luc Pottiez – Éditions Vérone – 2022 – ISBN 9791028422042