S’il est vrai que l’image du père et de la mère, sont indispensables à la construction de toute personnalité, cette construction par opposition est particulièrement surveillée et observée dès que la notoriété expose cette relation au public. La comparaison publique entre les générations peut être tour à tour flatteuse ou cruelle, une chance ou un poids.

En 2011, la décision de Bill Gates, le géant de l’informatique et fondateur de Microsoft, de déshériter ses enfants, Jennifer Katharine, Rory John et Phoebe Adele, avait fait grand bruit. C’est décidé ! Il leur laissera de quoi vivre, mais l’essentielle de sa fortune ira à des œuvres de charité. « Je leur ai dit qu'hériter de grosses sommes d'argent est un cadeau empoisonné. Ils devront trouver leur propre façon de travailler et d’exister », avait-il affirmé par voie de presse. La même décision sera prise en 2014 par Sting. Le chanteur britannique n’a pas non plus l’intention de laisser ses six enfants se partager ses 225 millions d’euros de patrimoine. Ils devront gagner leur argent au mérite. Rien de conflictuel, une règle de bon sens, selon la star. Tracer leur route, c’est construire leur propre individualité. Un avis partagé également par le milliardaire chinois Yu Pengnian, qui a légué sa fortune à sa fondation en déclarant : « Si mes enfants sont talentueux, ils n'auront pas besoin de cet argent, et s'ils ne le sont pas, leur laisser beaucoup d'argent ne leur fera que du mal. »

Dans « Les pères ont des enfants », un livre entretiens sur la paternité coécrit avec le philosophe Alain Etchegoyen en 1999, Jean-Jacques Goldman tiendra le même discours : « J'ai dit à mes enfants que je dépenserai tout », prévenait l’artiste français à l'époque. « Il n'y a pas de chose plus jouissive que d'avoir sa première paye et d'aller dans un bon restaurant ou de se payer quelque chose. Cet achat a un prix, c'est le prix de votre attente, le prix de vos efforts. Je trouverais ‘dégueulasse’ de leur ôter cette aventure-là. Je t'aime, donc je ne te gâte pas ! » Respect, humilité, sens de l’effort, en disant au monde qu’ils déshéritent leurs enfants, ces parents fortunés semblent vouloir leur dire qu’ils devront être appréciés sur base de leurs accomplissements personnels et non au nom de leur illustre nom de famille.

Si la frustration crée le désir et si le manque est moteur, l’aspect financier « réglé », « la visibilité peut également être un héritage lourd à porter, avec toute l'ambivalence d'avoir envie de ‘faire mieux que maman ou papa’, surtout quand le parent est une légende », nous explique Isabelle Deneff, médecin psychiatre. « Le complexe d’œdipe invite à se dissocier de l’image parentale. Même si par mimétisme, l’enfant a tendance à vouloir ressembler à ses parents, il doit prendre le risque d’être différent pour se construire. Or toute la difficulté est de se créer sa propre identité lorsqu’un parent est très, voire trop, ‘visible’. Cette recherche identitaire conduit d’ailleurs souvent les ‘gosses de riches’, et les exemples sont légion notamment dans le milieu du show-bizz, je pense à Guillaume Depardieu ou Antony Delon lorsqu’il était jeune, à boire, fumer des joints, bref à pactiser avec les extrêmes, alors qu’ils ont toutes les facilités, mais peut-être pas l’essentiel : l’anonymat. Quant à ceux qui réussissent ce travail d’être eux à part entière, comme Hannah Chaplin, David Halliday ou Chiara Mastroianni, ils portent toujours une carrière marquée en écho par le parcours du mythique parent. En résumé, n’être personne vous permet d’être une personne libre. Une richesse bien plus précieuse que d’être ‘bien né’.»

Avocat, notaire, assureur, médecin, il existe bon nombre de métiers où reprendre les affaires familiales est une voie royale facilitée puisqu’elle est synonyme de reprise, à titre individuel, d’une « clientèle » ou d’une « patientèle » déjà constituée. Dans le monde des affaires toutefois, assurer la relève s’avère souvent plus compliqué. Observés du coin de l’œil par leurs collègues, obligés de devoir sur-jouer en compétences pour asseoir leur légitimité, les « enfants du business » doivent en plus supporter la présence écrasante de leur parent qui, bien souvent, a du mal à déléguer, voire à transmettre les rennes des affaires. « Entre la volonté de faire mieux que la génération précédente sans bouleverser ce qu’elle a mis en place, entre celui ou celle qui sera plus dur ou aussi dur que son père tout en étant différent(e), ‘successeur’ s’avère être un ‘métier hérité’ à hauts risques émotionnellement », nous précise encore le docteur Deneff.

Régulièrement lorsque des maters ou paters familias propulsent leurs enfants dans le domaine politique, ils se voient accusés de népotisme (NDLR : le fait pour certains dirigeants de favoriser l'ascension des membres de leurs familles dans la hiérarchie qu'ils dirigent au détriment de l'intérêt général) Et en Belgique, les dynasties politiques, quelle que soit leur couleur, sont historiquement particulièrement présentes. 

Pour le sociologue français Pierre Bourdieu, c’est le milieu social qui joue prioritairement sur le « capital culturel » d’un enfant, à savoir sur ses prédispositions à pénétrer certaines sphères idéologiques, au détriment de ceux qui n’ont pas cette chance. Si l’on constate aujourd’hui un « désenchaînement » théorique des classes sociales permettant ainsi potentiellement à tout un chacun de « réussir », à aptitudes égales et quelle que soit l’origine familiale, paradoxalement, la politologue Brenda van Coppenolle souligne que, statistiquement,  les femmes et les hommes politiques à « arbre généalogique médiatisé » ont trois fois plus de chance d’être élus que les autres. Si l’on peut philosophiquement contester la légitimité de ce passe-droit, il n’est pas en soi illégal, dans la mesure où c’est le citoyen qui vote librement. 

Être a priori « gâté » par naissance n’est donc peut-être pas psychologiquement drôle tous les jours, mais force est de constater qu’en certaines circonstances la nature dynastique du « berceau » peut plus qu’« aider » !