« La Belgique a un problème d'addiction aux jeux de hasard. Cette addiction est un problème sociétal dans notre pays depuis l’ouverture du marché au privé en 2013 », affirme régulièrement le patron de la  Loterie Nationale, Jannie Haek.  Et de préciser : « On estime que les jeux de casino et les paris sportifs représentent un volume de mises sept fois supérieur à celui de la Loterie nationale ». Pour comprendre la dépendance de l’activité des joueurs problématique, il est utile de s’intéresser à une étude française réalisée par Jean-Michel Costes, secrétaire général de l’Observatoire des jeux de 2011 à 2020, chercheur associé à la Chaire de recherche sur l’étude des jeux de l’Université Concordia de Montréal et membre depuis 2020 du collège de l’Autorité nationale des jeux. A la demande du Baromètre de Santé Public France, il y détaille les ressorts du jeu problématique et son évolution avec les jeux en ligne, avant la privatisation de la Française des Jeux fin 2020.

En 2019, près d’une personne âgée de 18 à 75 ans sur deux déclare avoir joué à un jeu d’argent durant l’année écoulée. Avec environ 6 joueurs sur 10, les jeux de loterie (tirage ou grattage) sont loin en tête et 78,5% de leurs adeptes jouent exclusivement à ce type de jeux. On trouve ensuite les paris sportifs (11%), les machines à sous (9,7%), les paris hippiques (7,7%), les jeux de casino (5,9%) et le poker (2,9%). Les autres activités (jeux d’adresse, paris sur compétitions de e-sport et paris financiers) sont marginales (moins de 1,4% des joueurs). 

Toujours selon Jannie Haek, le patron de la Loterie nationale, « il faut casser l’addiction au jeu et aux paris en ligne car ils sont problématiques. L’évolution du chiffre d’affaires des opérateurs de paris est fortement corrélée au nombre de gens addicts au jeu ». Dans son étude, Jean-Michel Costes constate effectivement une évolution des supports de jeu entre 2014 et 2019. Même si les points de vente traditionnels demeurent largement dominants, le jeu en ligne, qui concernait 7,3% des joueurs en 2014, s’élève à 16,1% en 2019. Tous jeux confondus, le joueur est principalement masculin. Les joueurs les plus actifs ont entre 25 et 54 ans. Le jeu sur Internet et les paris sportifs concernent davantage les jeunes joueurs. Faut-il pour autant s’en inquiéter en termes de jeu pathologique ? 

Le chercheur constate que les pratiques sur Internet sont globalement plus intensives en termes de fréquence et de dépenses que celles sur les supports traditionnels. Deux joueurs en ligne sur dix sont engagés dans des pratiques leur causant des problèmes d’assuétude : 9,4% sont classés comme joueurs à risque modéré et 13% comme des joueurs excessifs, en grande difficulté avec leurs pratiques de jeu. 

En France, en 2019, la prévalence (NDLR : soit le nombre de personnes atteintes par une infection ou autre maladie donnée dans une population déterminée) de jeu excessif est de l’ordre de 1% pour les jeux de loterie. Elle est deux à trois fois plus élevée pour le poker, les machines à sous et les autres jeux de casino, quatre à cinq fois plus élevée pour les paris hippiques, pour atteindre 6% pour les paris sportifs.

La progression du jeu en ligne et celle des paris sportifs peuvent donc expliquer en partie l’augmentation du jeu excessif. Toutefois, Jean-Michel Costes précise que « si les prévalences de jeu problématique varient selon le type de jeu, l’impact en termes de santé publique doit s’analyser d’un point de vue macro-économique. Lorsque l’on évalue la part de l’ensemble du jeu problématique attribuable à un jeu donné, la hiérarchie entre les grandes catégories de jeu est bouleversée ».

Si les jeux de loterie demeurent ceux pour lesquels la part de pratique problématique est la plus faible, ils génèrent la plus grande proportion de l’ensemble du problème. « Ce résultat illustre un phénomène connu en santé publique : un risque faible appliqué à une large population peut produire un problème significatif à l’échelle de la population générale. Parmi les jeux d’argent, la pratique des jeux de loterie est celle qui comporte le moins de risque au plan individuel, mais qui induit le plus de risque collectif en raison de la très forte diffusion de ces jeux, la majorité des joueurs réguliers jouant toujours actuellement à des jeux de loterie ».

Et le chercheur de préciser : « dans un contexte d’une politique publique qui met en avant le principe du jeu responsable, il y a donc nécessité de s’appuyer sur des indicateurs macros pour vérifier l’atteinte de l’objectif que s’est fixé la loi, soit contenir les dommages socio-sanitaires que les jeux d’argent peuvent entraîner ». 

Même convergence de conclusions en Belgique, Selon l'étude réalisée par Michael Auer, docteur en psychologie et statisticien, à la demande de BAGO, les jeux qui paraissent les plus risqués sont sans surprise les machines à sous, aussi bien en salles de jeux qu'en casino. Les jeux instantanés de la Loterie, les fameux Woohoo, arrivent quant à eux en troisième position de dangerosité, devant les cartes à gratter puis les jeux de dés. Suivent, dans l'ordre, les jeux de casino, les paris sportifs en agence, les paris en librairies, les bingos (cafés) et enfin les jeux de loterie. 

Si les Woohoo et les cartes à gratter affichent un score aussi lourd, c'est en raison de leur fréquence de jeu élevée, de leur fonction auto-play (continuité) et de la possibilité qu'ils offrent de miser différents montants. À l'inverse, si les casinos semblent moins dangereux, c'est en raison de leur fréquence basse (la roulette tourne longtemps, façon de parler).