Le projet d’AR prévoit des restrictions importantes à partir de juin 2023. Les spots publicitaires à la télévision, à la radio et dans les cinémas, bannière et annonces vidéo sur les sites web, les canaux numériques et les plateformes de réseaux sociaux, annonces publicitaires dans des magazines ou des journaux, les affiches publicitaires dans les lieux publics ainsi que la publicité personnalisée par e-mail, poste, service de messagerie, SMS ou réseaux sociaux et tout imprimé publicitaire seront interdits pour les opérateurs du secteur privé. C’est un deux poids, deux mesures lorsque l’on sait que la Loterie Nationale n’est pas soumise à cette réglementation alors qu’elle est déjà dans une situation de quasi-monopole sur le segment de marché.

Vincent Van Quickenborne estime que la publicité agit comme un accélérateur d'incendie pour les accros aux jeux de hasard. Or, une augmentation du nombre d'addicts aux jeux d'argent par rapport au nombre d'annonces de jeux d'argent ne peut être étayée par des chiffres. En l’absence d’études prouvant cette corrélation, des conclusions ne peuvent être tirées. Rien ne garantit qu’en l’absence de publicité, les gens ne joueront plus. A l’inverse, ce n'est pas forcément un mauvais signe que l’on joue plus chez les prestataires légaux. La publicité est même nécessaire en raison des objectifs de canalisation, soit faire en sorte que les personnes qui souhaitent jouer en ligne le fasse dans un environnement légal et sûr. La protection la meilleure, particulièrement pour protéger les groupes les plus vulnérables, demeure l’offre légale, estime le secteur des opérateurs privés, soutenu par le MR qui s’oppose fermement à une interdiction « sélective » en faveur de la Loterie Nationale.

La Loterie Nationale ne se limite plus à l’organisation de loteries. Son contrat de gestion prévoit également l’organisation de paris, concours et jeux de hasard. Etablie en société anonyme, elle fonctionne dans la pratique comme une entreprise normale qui fait du chiffre, à l’exception du fait que l’Etat constitue son seul et unique actionnaire. À l'heure actuelle, il existe pourtant une différence d'obligations entre la Loterie Nationale et les opérateurs privés. En novembre 2021 déjà, le député Denis Ducarme (MR) nous livrait : « Il y a de ce fait une iniquité flagrante sur le marché et les opérateurs privés se sentent, à juste titre, lésés sur divers aspects. Cela devrait être la priorité des pouvoirs publics que tous les opérateurs qui évoluent sur un même segment de marché soient traités sur un pied d’égalité. Il faut de l’uniformité, plus stricte ou plus permissive, mais de l’uniformité », affirme Denis Ducarme.

Et de poursuivre : « « Il est, entre autres, argumenté que la Loterie Nationale est une sorte de service public du jeu au service de la société civile sous forme de subsides ou de sponsorings. L’argument ne tient pas la route en termes de prévention. Il n’y a pas de bons et de mauvais jeux d’argent selon qui fournit le service pour des produits somme toute similaires. Sous l’angle du consommateur, quand on vend de l’alcool, on vend de l’alcool. Quand on vend du tabac, on vend du tabac. Et quand on vend des jeux, on vend des jeux (…) L’argent et le jeu n’ont pas d’odeur et les gains de la Loterie Nationale ne sentent pas moins. C’est de la pure hypocrisie. Six boules qui sortent ou un billet à gratter, c’est du jeu (…) Il y a juste une responsabilité collective, ce qui implique que les règles soient les mêmes pour tous. C’est une question d’éthique et c’est la seule manière d’éviter les dérives ».

« Une interdiction aurait pour seul effet de profiter aux 350 sites de jeux illégaux opérant sur le web », estime la Commission des jeux de hasard(CJH). Ce pourquoi, « la publicité est nécessaire afin d’orienter les consommateurs vers le jeu légal, contrôlé et sûr », précise, la Belgian Association of Gaming Operators (BAGO), selon laquelle « l’interdiction de publicité conduirait à des dérives, comme en Italie où l’on a observé une croissance du secteur illégal pouvant aller jusqu’à 50% de 2019 à 2021 ».

Les opérateurs privés de jeux de hasard ne sont pas les seuls à faire front. Dans un communiqué diffusé ce jeudi 16 février, l’ensemble des médias et des clubs sportifs belges dénoncent une mesure « qui ne permet pas de lutter contre la dépendance », mais qui les priverait à l’inverse de revenus cruciaux. Aujourd’hui, 95% des médias vivent grâce aux régies publicitaires. Leur financement vient principalement des recettes engrangées par la publicité.

S’ils critiquent le projet du ministre de la Justice, ils y vont aussi de leurs propositions concrètes pour rassembler plutôt que diviser. D’abord sur la forme, en proposant une véritable concertation avec tous les opérateurs concernés, dont la Commission des jeux de hasard, pour renforcer la sensibilisation. Sur le fond, ensuite, avec cinq propositions pilier : une restriction du contenu publicitaire, avec un logo et un message n’incitant pas directement au jeu ; une restriction concernant le volume de publicité et le temps de diffusion sur les médias audiovisuels (par tranches de 5 secondes/heure entre 20 heures et 1 heure du matin, en excluant les périodes de directs sportifs) ; une réduction du volume de publicité dans les médias papier et une interdiction des messages intrusifs sur les médias en ligne ; une utilisation de la publicité personnalisée, en excluant les groupes à risques (jeunes, joueurs exclus, etc.), et la diffusion de campagnes de sensibilisation et d’avertissement lors de tout message de parrainage par un opérateur légal.

A l’évidence, l’interdiction totale de la publicité pour les jeux de hasard et d’argent proposés par les opérateurs privés tuerait non seulement ces derniers, mais aussi mettrait en difficulté de nombreux médias, sans plus-value véritable en termes de canalisation du jeu à risque, tout en renforçant la situation de quasi-monopole de la Loterie Nationale. Comment expliquer en effet que les divers jeux de la Loterie se retrouvent dans un nombre toujours plus étendu de points de vente, en ce compris les supermarchés ? Ils ne sont pas « addictifs », monsieur Van Quickenborne ? Ou quand vouloir laver plus blanc fait tâche …