John Franklin était devenu, à l’âge de 33 ans, le plus célèbre explorateur d’Angleterre après une expédition au nord du Canada. Il y avait vingt-cinq ans de cela. Dans des conditions atroces, il avait marché, avec ses compagnons, de la baie d’Hudson jusqu’à l’Arctique, avant d’embarquer sur deux canots pour explorer les côtes qui ouvraient le passage du Nord-Ouest, ce passage mythique qu’on cherchait depuis des siècles et qui aurait permis de rejoindre l’océan Pacifique par le pôle Nord, et donc la Chine et les Indes. La faim, les haines et l’épuisement avaient décimé l’expédition, mais John Franklin était revenu vivant, et le récit de son voyage avait enflammé l’Europe. 

Rien n’annonçait un pareil destin. Les parents de l’enfant, William et Hannah, tenaient un magasin de tissus dans la ville de Spilsby, dans le Lincolnshire. À l’école, le maître avait fait apprendre par cœur la carte des grandes découvertes de la Renaissance à ses élèves. « Les Espagnols et les Portugais ont découvert le monde, les Anglais l’ont civilisé. »

À l’âge de 14 ans, et malgré l’opposition de son père, John s’était engagé comme mousse. Il avait connu sa première bataille à 15 ans, contre les vaisseaux danois et norvégiens. À 19 ans, sur le Bellerophon, il affrontait la flotte franco-espagnole à Trafalgar…

Devenu lieutenant, il participa à une expédition qui, par-delà les cauchemars, les morts et les fantômes, fit rêver toute l’Angleterre. Une expédition qui fit de lui un héros. L’homme qui mangea ses bottes. Il fut paré d’un manteau d’illusions puisqu’un héros n’est jamais sans doute que le produit d’un récit.

Cette relation des aventures de John Franklin fut le socle de son mariage avec Jane Griffin. Mais pour Jane, l’homme qui mangea ses bottes n’était pas celui qu’elle connaissait. Car John ne correspondait pas à ce qu’on appelle d’habitude un héros, image sans doute fausse et mythifiée, et s’il fut considéré ainsi, c’est peut-être parce que certaines situations poussent les êtres au-delà d’eux-mêmes ou bien que les hommes ont trop besoin de héros pour ne pas les créer.

En cette année 1847,  Jane est sans nouvelles de son mari. Il était parti deux ans plus tôt en expédition dans le Grand Nord et dès lors, elle n'a plus qu'une idée en tête : le retrouver. Elle va remuer toute l'Angleterre victorienne, convaincre l'Amirauté d'envoyer des expéditions de secours, consulter des voyants, convoquer des fantômes.

« Toutes les sociétés gavées se repaissent d'aventures. Et lorsqu'il est question d'un vrai explorateur, par-delà le monde connu, lorsque cet explorateur est allé au-delà des limites humaines, peu importe qu'il ne sache pas écrire parce que la vie parle pour lui, la vie même, élémentaire, forcenée dans son obstination à se prolonger. Franklin devint "l'homme qui mangea ses bottes" et ce nom emporta toute raison, toute lucidité. Il avait offert à ses contemporains ce que seule l'aventure, dans sa nudité, peut dévoiler : une expérience métaphysique. »

Épique et surnaturel, tragique et drôle, ce roman inspiré d'une aventure incroyable nous entraîne sur les traces d'un des plus célèbres explorateurs de l'Arctique, pour sonder le pouvoir du monde invisible et les abîmes de l'âme humaine. 

Fascinant !

L’expérience des fantômes – Fabrice Humbert – éditions Gallimard – 2023 – ISBN 9782073029423