« Garder l’œil » est le leitmotiv. Big Brother is watching you trouve ici toute sa contemporanéité. Les chercheurs veulent associer non seulement les caméras fixes, mais aussi tous les cyber-observateurs mobiles que sont les drones, les smartphones, les voitures autonomes et les robots humanoïdes. Si le tracing, soit l’idée de suivre une piste d’origine, aux fins de comptabilisation est fondée sur la liberté de chacun à participer à l’expérience, le tracking relève d’une réalité toute autre. C’est l'aptitude à retrouver l'historique, les habitudes de vie et la localisation d'une personne au moyen d'identifications enregistrées auxquelles les citoyens ne peuvent se soustraire. Et là, des choses terrifiantes sont à l’œuvre. Sous couvert du sésame capable de nous sortir d’une pandémie anxiogène, tout en nous promettant des jours meilleurs, le Covid Save Ticket (CTS) s’est révélé être un outil de contrôle hallucinant et anti-démocratique. Or, quand des initiatives appellent à la mise en place d’applications de tracing humain présentées comme acceptables par des Etats de droits dits démocratiques, il y a de quoi être consterné. Comment imaginer, qu’au nom de la protection des peuples, nos dirigeants entérinent un tel blanchiment totalitaire ? 

L’artisan de notre aliénation numérique fait prospérer les fakes news et surveille nos actions. L'algorithme, aux mains des géants des Big Tech, est érigé en sachant. Il est aux manettes d’un processus opaque, la propagande, qui nous addicte autant qu’on la méprise pour son aliénation potentielle. L’intelligence artificielle nous fait glisser vers quelque chose de bien plus opaque encore. Car si l'on sait comment démarrer la machine, on ignore absolument tout de comment et pourquoi elle nous sort tel ou tel résultat. Pour qualifier ce phénomène, Frédéric Clavert, docteur en histoire contemporaine, utilise la métaphore de la « boîte noire ». Nous sommes plongés dans le noir d’un univers dystopique dont nous n’avons déjà plus la maîtrise. Nous ne sommes plus des sujets, mais des objets, des persons of interest. Les entreprises technologiques nous considèrent comme de la marchandise gratuite.

Historiquement, les épidémies ont toujours été l'occasion d'une reconfiguration à grande échelle des technologies de pouvoir. Michel Foucault a analysé ce passage de la gestion de la lèpre à la gestion de la peste, comme le processus par lequel « les techniques disciplinaires de spatialisation du pouvoir ont été déployées. Si la lèpre a été traitée avec des mesures strictement nécro politiques qui excluaient le lépreux, le condamnant sinon à la mort, du moins à la vie en dehors de la communauté, la réaction à l'épidémie de peste a inventé la gestion disciplinaire et ses formes d’inclusion exclusive ». Les conséquences éthiques et politiques qui en découlent sont extrêmement graves. Le risque d’accoutumance aux mesures de contrôle est énorme.

Il n’y a pas si longtemps, cette situation nous aurait paru absurde, et le fait même de l’imaginer, scandaleux, digne du pire cauchemar orwellien. Aujourd’hui, nous sommes pris dans la toile d’une situation de monopole sur le marché des données de santé publique et de sécurité sociale. Ils exigent notre adresse, toutes les rues et bâtiments présents sur notre chemin ainsi que le comportement de tous les habitants de notre ville. Ils veulent ce que nous mangeons ce que nous achetons, le temps de jeu de nos enfants et leur scolarité, le parcours de notre voiture, comme ce que nous regardons en streaming. Rien n’est exempté.

Le capitalisme de surveillance ruine la démocratie. Notre Etat de droit brûle sous les yeux hagards de notre léthargie. C’est oublier que l’efficacité de ces systèmes de contrôle de notre privacy ne dépendent que des morceaux de nous-mêmes que nous acceptons d’abandonner (ou pas). Il est des engrenages où il ne faut pas mettre le doigt…