Le mensonge des chiffres

Prenons un exemple d’argument mathématique apparemment imparable : le taux de charge des éoliennes est d’environ 20% (c’est vrai) : elles sont donc à l’arrêt la grande majorité du temps. Or c’est faux. Comparaison : une voiture roule une heure par jour en Belgique en moyenne. Soit 365 heures par an, soit environ 15 jours. Diriez-vous que votre voiture reste au parking du 16 janvier au 31 décembre ? En réalité, elle vous sert au moins deux fois par jour, pendant toute l’année…

Ainsi une éolienne tourne 90% du temps, à une puissance moyenne de 20% de sa puissance maximum possible, la puissance « nominale », celle qui est disponible quand le vent souffle à 90 km/h, 24h par jour pendant 1 an. Ce qui n’arrive jamais. En revanche, la production électrique, certes variable, certes inférieure au maximum possible, est disponible tout le temps ou presque. Ce qui permet d’arrêter tout ou partie des centrales à gaz ou fuel existantes. Et cela n'oblige pas « à construire des centrales thermiques supplémentaires pour compenser l’intermittence » (réelle, elle) « des renouvelables » comme l’affirment les anti-éoliens. « Mais avec un taux de charge de 20%, l’éolien n’est pas rentable ! » Peut-être bien. C’est donc que Engie, Luminus, Eneco, Aspiravi et consorts sont toutes devenues des asbl. On nous cache tout, on ne nous dit rien… 

Le paysage défiguré ?

On entre ici dans le ressenti et dans le sens esthétique. Certains s’apaisent à voir tourner les moulins, d’autres s’échinent à les combattre car ils leur gâchent la vue. On leur objectera que la réglementation (wallonne) impose que depuis n’importe quel endroit de la Région, 130° d’angle de vue (plus d’un tiers du cercle) doit être dégagé de toute éolienne à moins de 4 km. Il n’empêche que c’est quand même encore beaucoup à supporter à l’horizon si on n’aime pas ça. Et pour les autres prescriptions qui imposent une implantation soulignant « les lignes de force du paysage », reconnaissons, cher avocat du diable, que cela sent furieusement l’imposture et le blabla architectural-urbanistique. La mauvaise foi est pour le coup équitablement partagée entre les deux camps. Un partout.

Le choc des Verts

Nouveauté réglementaire récente : les éoliennes sont désormais autorisées en forêt et déchirent les environnementalistes dans le « green-green dilemma » : à ma gauche, les uns veulent protéger les moindres piaf, puceron, herbette, chauve-souris d’un coup de pale mortel ou d’une atteinte à leur biotope ; à ma droite, les autres assurent vouloir garantir l’avenir de l’espèce (quitte à sacrifier quelques individus) en protégeant le climat, donc la forêt qui sinon s’en irait à terme en quenouille avec tout ce qu’elle abrite de biofaune et flore. L’Histoire climatique reconnaîtra les siens. En attendant, les Verts entre eux ne sont pas plus tendres que d’autres.

« Forêt dévastée » assènent les uns ! 

« Pas du tout », calculent les autres : « une éolienne, c’est moins de 0,5 ha de déboisement longue durée. La forêt ardennaise n’a jamais été aussi vaste depuis 2 siècles (chiffres incontestés à l’appui). Pour une commune rurale c’est 0,0 et quelque % de déboisement. Déboisement de quoi ? Uniquement d’épicéas, milieu de faible à moyenne valeur de biodiversité et destiné de toute façon à la coupe à blanc à ras du sol, au bout de 60-70 ans. » Car, il faut le savoir, les éoliennes ne sont pas autorisées ailleurs que dans ces monocultures. Les forêts de feuillus restent sacrées. Quant à la faune, les (très chères) études d’incidences environnementales obligatoires sont chargées de définir des mesures de protection (arrêt automatique à certaines périodes) ou de compensation (zones attractives à quelque distance et répulsives au pied des machines) afin de réduire l’impact négatif à peu de choses. »

« Ce n’est pas tout », ajoute notre avocat du diable avec un bel effet de manche : « Une éolienne dure 30 ans au maximum, elle est ensuite démantelée, fondations comprises, recyclée à 98 % sauf les pales (jusqu’à présent), aux frais du promoteur, avec de l’argent qu’il est tenu de verser au pot sur un compte bloqué géré par la Région wallonne. » 

C’est peut-être ce dernier point le plus inquiétant.

Les fakes news ont la vie dure

Bien sûr on trouve toujours un expert pour en contredire un autre, mais il faut reconnaître que les infrasons générés par les éoliennes (comme par les moindres bétonnière, lave-vaisselle, la mer ou le vent…) n’ont jamais fait l’objet d’études qui démontrent la nocivité que les Verts très verts ou les Nimby-people leur prêtent. On y ajoutera la sémantique catastrophiste des « hachoirs à oiseaux », des « maisons qui perdent de leur valeur », de « l’effet stroboscopique » (effet d’optique physiquement impossible à créer avec la fréquence de rotation basse des éoliennes), de la pollution sonore (alors que le bruit du vent couvre celui des éoliennes et que les habitations sont assurées d’une distance suffisante par la réglementation), et des ombres agaçantes qui passent et repassent sur les fenêtres (pas plus de 30 minutes par jour et 30 h par an, sinon arrêt automatique des éoliennes, dixit la réglementation). Tous ces éléments de langage sont un arsenal qui s’émousse…

Beaucoup d’appelées, peu d’élues

On s’effraie du nombre de projets éoliens en cours en Ardenne. Pourtant, sur papier, ils ne font guère d’ombre ni de bruit et c’est là que la plupart resteront. Pourquoi ? Parce que certains projets concurrents convoitent les mêmes sites et ne seront donc pas construits deux fois ; parce que certains, une fois construits, empêcheront la réalisation d’autres qui enfreindraient les règles d’interdistance et de covisibilité ; parce que certains ne survivront pas à une étude d’incidences environnementales qui démontrera leur non-conformité ; et que d’autres enfin céderont sous les coups de boutoir des opposants.

La solution viendra-t-elle de la mer ?

En partie seulement. Sauf si des amoureux des méduses y trouvent cette fois à redire. L’éolien offshore place la Belgique dans le groupe de tête des pays les plus ambitieux en la matière. Mais cela ne suffira pas. L’éolien terrestre, le solaire, l’isolation des bâtiments, l’hydrogène, l’évolution des comportements, et sans doute le nucléaire, si l’on en croit Jean-Marc Jancovici, tout doit faire farine au bon… moulin (on nous pardonnera celle-là) pour atteindre les objectifs fixés par les Régions, donc par l’Europe. Et peut-être même pour s’en sortir en tant qu’espèce… 

Sauf si à cela on ne croit pas non plus. Mais c’est un autre débat.

Sancho Panza