A l’été dernier, Georges-Louis Bouchez avait balayé toutes les critiques. Lahbib était son premier choix. « Elle ne fait pas d'erreur. Elle n'a peut-être pas l'expérience politique, mais elle a une meilleure connaissance du terrain que certains de ses prédécesseurs lorsqu'ils ont atterri gouvernement », avait-il déclaré. La nouvelle ministre des Affaires étrangères reconnaîtra n'avoir aucune expérience en politique, mais évoque son expérience de journaliste sur le terrain. « Lorsque j'étais présente en tant que reporter au Moyen-Orient, en Afghanistan, au Pakistan ou en Inde, j'ai toujours voulu jeter des ponts entre des opinions parfois éloignées. J'ai pu raconter et analyser en tant que témoin privilégié. Maintenant, on m'a demandé de décider et d'agir. C’est ce que je vais faire », avait-elle claironné lors de la conférence de presse. Quelques mois plus tard, on apprécie déjà le changement et qui plus est dans une matière géopolitique où elle est censée, de sa propre affirmation, « exceller » (sic !).

Pourquoi avoir choisi une débutante, alors que plusieurs autres femmes de carrière étaient en ordre utile sur la liste ? C’est nier les compétences en interne, avait affirmé certains observateurs, ce qui amènera d'ailleurs Alexia Bertrand, snobée par son parti, à quitter le MR pour rejoindre l'Open Vld. Dans la foulée, Isolde Van den Eynde, journaliste politique pour Het Laatste Nieuws affirmera dans une opinion : « Georges-Louis Bouchez a choisi à la manière de Macron en prenant une personnalité de la société civile, sans carrière politique, ni de droite, ni de gauche. (…) « Comme elle (NDLR : Hadja Labib) l'a si joliment dit en français, ‘capitaine de son âme’. Aussi belle soit-elle, on en trouve dans toutes les fêtes, ça c’est sûr. Et on est toujours curieux de savoir si le capitaine du MR, plutôt de droite, ne va pas prendre le volant de temps en temps ».

Cela balance dans le monde politique, mais aussi dans la population. Certains internautes sont tout aussi interpellés sur les réseaux sociaux. D’aucuns estiment alors que cette nomination alimente même l’idée de « collusion » entre la presse et le politique. C’est évidence : dans la période actuelle de montée du populisme et de méfiance généralisée à l'égard des journalistes, ce genre de pratiques vient conforter un discours anti-élite et anti-médias : « tous pourris », en raccourci-clavier !

L'arrivée de journalistes dans le monde politique n'est certes pas une nouveauté. Au 19ème siècle déjà, les romanciers mettent en scène la porosité des deux professions : Georges Duroy, le bel ami de Maupassant, travaille dans un journal mais son véritable employeur est le monde politique. Bien évidemment, ce mélange des genres n'est pas propre à la Belgique. Nos voisins français sont aussi des champions en la matière et la pratique n’est pas propre non plus à un seul parti politique.

Curieusement, chez les Britanniques, il n’y a pas de passage possible. Même si ce n’est pas formellement interdit, le va-et-vient est déontologiquement impensable dans la mentalité « so british ». Il n’y a eu qu’un cas médiatiquement connu et il n’y aura pas de retour pour lui. Avant de rejoindre le Parti conservateur, Peter Heaton-Jones a occupé des postes de direction dans les médias au Royaume-Uni et en Australie. Il a aussi présenté des émissions d'information sur les radios nationales et locales de la BBC.

Une chose est certaine : Le mélange des genres ne contribue pas à la réputation des deux mondes. Mais en bout de course « à la réussite », qui paie l’addition la plus douloureuse ? Le journaliste, très certainement, au prix d’une perte de crédibilité plus grande, par « transfert », aux yeux du citoyen. A partir du moment où l'on prend le parti d'un politique, on perd toute légitimité en tant que journaliste. Par respect pour l’information, et l’ensemble du métier, cette perte de neutralité devrait être un aller sans retour.